Article · Sexologie
« Je n’ai pas de fantasmes » : ni un manque, ni une promesse
Psychosexologue clinicienne | Approche internationale

« Je n’ai pas de fantasmes. » C’est une phrase que j’entends souvent en consultation — le plus souvent de femmes, et le plus souvent quand un·e partenaire insiste pour en savoir plus. Derrière l’aveu, il y a parfois de l’inquiétude (« suis-je normale ? »), parfois la fatigue de devoir fournir une réponse qu’on attend de soi. Posons d’abord une chose : personne ne doit justifier le contenu de sa vie intérieure, et ne pas avoir de fantasme conscient n’est ni une panne ni un défaut.
Ne pas avoir de fantasmes : un manque, ou un malentendu ?
Quand quelqu’un dit ne rien avoir, c’est très souvent qu’il cherche au mauvais endroit. Une représentation culturelle tenace voudrait qu’un fantasme soit forcément un scénario : extrême, interdit, spectaculaire ou un peu loufoque. Avec ce filtre, presque tout le monde se trouve « vide ». Or, cliniquement, un fantasme n’est rien d’autre qu’une représentation mentale à charge érotique. Cela peut être une image fugace, une sensation, une ambiance, le souvenir d’un regard — sans histoire, sans personnages, sans mise en scène. Beaucoup de personnes en ont, mais ne les reconnaissent pas comme tels parce qu’elles attendaient un film, pas une impression.
Il y a aussi une condition matérielle qu’on oublie : l’imaginaire érotique a besoin d’espace mental disponible. L’épuisement, la charge mentale, l’hypervigilance du quotidien saturent précisément la zone où ces représentations pourraient émerger. Ce n’est pas que le désir ait disparu — c’est qu’il n’y a plus de place libre pour qu’il prenne forme. Une personne épuisée qui ne « voit rien venir » ne manque pas de sexualité ; elle manque de répit.
Des thèmes bien plus partagés qu’on ne l’imagine
Une autre part du silence vient de la honte : certains fantasmes paraissent inavouables parce que leur contenu heurte — infidélité, soumission, scénarios de contrainte ou de non-consentement. Les données disponibles racontent pourtant une tout autre histoire. Dans l’étude de référence menée par Christian Joyal et ses collègues (Journal of Sexual Medicine, 2015) auprès d’environ 1 500 adultes, sur 55 fantasmes évalués seuls deux se sont révélés statistiquement rares. Avoir un rapport avec une personne inconnue concernait près de la moitié des femmes (49 %) et presque trois hommes sur quatre (72,5 %) ; être dominé·e sexuellement, 65 % des femmes et 53 % des hommes ; et même un fantasme de contrainte — être forcé·e à un rapport — était rapporté par environ 29 % des femmes et 31 % des hommes. Autrement dit : ce qui fait honte est, le plus souvent, parfaitement banal.
Autre source fréquente de culpabilité : les fantasmes mettent souvent en scène des personnes bien réelles — proches ou lointaines, un·e collègue, un visage croisé dans la rue, une figure publique, et très souvent un·e ex. L’esprit convoque qui il veut, parfois à contretemps de nos loyautés. Ce casting involontaire n’est ni un aveu ni une trahison : le cerveau recycle des images disponibles et chargées d’émotion, sans que cela dise quoi que ce soit de ce qu’on souhaite vivre. On peut aimer profondément son·sa partenaire et fantasmer sur quelqu’un d’autre — les deux coexistent sans se contredire.
Cela dit, l’inverse demande autant de prudence : dire « je n’ai pas de fantasmes » ne signifie pas forcément qu’on en cache. La phrase n’est pas à interpréter systématiquement comme une dissimulation. Certaines personnes en ont peu, ou pas du tout, et c’est une réponse tout aussi recevable — pas un secret à débusquer. Présumer qu’il y a quelque chose à cacher, c’est remettre une pression là où il faudrait justement la retirer.
Un fantasme n’est pas un cahier des charges
Car le fantasme est avant tout un objet psychique : un espace où se vivent des situations qui seraient, dans la réalité, impossibles, interdites ou bien trop coûteuses. Sa particularité est qu’on y détient tout le pouvoir. Même lorsque d’autres personnes y figurent, on contrôle entièrement leurs gestes, leurs intentions, jusqu’au ton de leur voix. C’est pourquoi même un fantasme de mise en danger n’a rien de dangereux : on y est tour à tour celle ou celui qui agit et qui subit, qui regarde et qui s’expose, qui trompe et qui est trahi·e. Et tout cela délesté de la moindre conséquence directe — dans un fantasme, il n’y a ni procès, ni dispute, ni divorce.
Reste une raison plus discrète au « je n’ai pas de fantasmes » : c’est parfois une défense. Quand un·e partenaire insiste, l’enjeu n’est plus la curiosité partagée mais une attente — celle que ce qui est nommé soit ensuite réalisé. Face à cette pression, ne rien dire devient logique : on protège son intimité d’une demande déguisée. Et si la question du passage à l’acte se pose vraiment, je l’aborde à part : faut-il réaliser ses fantasmes ?
D’où une distinction que je tiens pour absolue. Aucune expression de fantasme ne vaut demande, ni consentement à sa réalisation — ni même à son évocation dans un moment sexuel. Jamais. Imaginer une chose n’est pas vouloir la vivre, et la confier à quelqu’un n’autorise personne à la mettre en acte. Distinguer ce qui est partagé de ce qui ne l’est pas est tout l’enjeu du consentement — le Consentomètre en donne des repères concrets. Cette frontière n’est pas une contrainte de plus : c’est précisément elle qui rend l’imaginaire libre. On ose explorer sa vie intérieure quand on est certain·e que rien n’en découlera automatiquement. D’ailleurs, dans cette même étude, près de la moitié des femmes décrivant des fantasmes de soumission précisaient qu’elles ne voudraient surtout pas les voir se réaliser — preuve, s’il en fallait, qu’un fantasme et un désir d’acte sont deux choses distinctes.
Ce qui se partage vraiment : les envies
Si le fantasme n’est pas un projet, il existe pourtant un terrain de dialogue dans le couple : les envies. Une envie n’est pas un scénario à mettre en scène, c’est une préférence concrète — et souvent minuscule. Un type de caresse, un endroit du corps, un rythme, un moment de la journée, une durée, une ambiance, ou la présence d’une personne avec qui l’on se sent bien ; la Cartographie des plaisirs aide justement à repérer les siennes. Contrairement au fantasme, l’envie se formule, se demande, se négocie, et peut devenir un projet concret à deux. C’est elle, et non l’imaginaire privé, qui nourrit réellement la communication érotique. On peut donc garder ses fantasmes pour soi et, en même temps, apprendre à dire ses envies — et lorsque le sujet est délicat, un safe-word de conversation convenu à deux permet d’ouvrir le dialogue sans qu’il dérape. Les deux ne jouent pas dans la même cour, et confondre les deux est souvent là où le dialogue se bloque.
Comment on travaille, concrètement
En consultation, on ne cherche jamais à « fabriquer » des fantasmes pour rassurer qui que ce soit. Le travail commence souvent par se remettre en sécurité : retrouver un cadre où la sexualité n’est plus une épreuve à réussir ni une demande à satisfaire. De là, on peut se reconnecter à son influx érotique — ce courant intime qui rend le désir possible dans la relation — sans le forcer, en séparant l’imaginaire privé des envies réelles.
Une grande partie du chemin consiste à déculpabiliser. Accepter que, parfois, rien de particulier ne vienne — c’est une variation normale, pas un défaut à corriger. Et, à l’inverse, s’autoriser un jardin secret : un imaginaire qu’on n’a aucune obligation de révéler, même à la personne qu’on aime.
Quand un fantasme pèse, des outils existent. S’il est trop culpabilisant, ou s’il devient exclusif au point d’étouffer le reste de la vie érotique, des méthodes de sexologie permettent de le faire refluer — toujours à votre demande, jamais imposées. Et lorsqu’un fantasme obsède au point de générer des pensées intrusives ou une phobie d’impulsion — la peur de passer à l’acte — on peut le travailler ensemble par la psychoéducation et, si besoin, avec l’appui de la psychologie. L’objectif n’est jamais de juger le contenu : c’est de vous rendre la liberté d’en disposer, et une sexualité qui vous appartienne.
Questions fréquentes
Est-ce grave de ne pas avoir de fantasmes ?
Non. Ne pas avoir de fantasme conscient n’est ni une panne ni un défaut. C’est souvent une question de définition (un fantasme peut être une simple image ou une sensation, pas forcément un scénario) ou de disponibilité mentale : l’imaginaire érotique a besoin d’espace, et l’épuisement le sature. Pour certaines personnes, en avoir peu ou pas est aussi une variation normale.
Est-ce normal de ne pas avoir de fantasmes dans le couple ?
Oui. Le désir dans la relation ne dépend pas d’un imaginaire « riche ». Ce qui se partage et se travaille à deux, ce sont les envies concrètes — un type de caresse, un rythme, un moment, une ambiance — bien plus que les fantasmes, qui peuvent rester privés.
Mon ou ma partenaire insiste pour connaître mes fantasmes : que faire ?
Personne n’est tenu·e de révéler sa vie intérieure. Un fantasme n’est pas une demande ni un projet : l’exprimer ne vaut jamais consentement à sa réalisation. On a le droit de garder un jardin secret, et de préférer parler d’envies concrètes plutôt que de « livrer » des images intimes.
Peut-on avoir un fantasme sans vouloir le réaliser ?
Absolument, et c’est même le cas le plus fréquent. Imaginer une chose n’est pas vouloir la vivre : dans une étude de référence, près de la moitié des femmes décrivant des fantasmes de soumission précisaient ne pas vouloir les voir se réaliser. Un fantasme et un désir d’acte sont deux choses distinctes.
Fantasmer sur quelqu’un d’autre, est-ce tromper ?
Non. Le cerveau convoque des images chargées d’émotion — un·e collègue, un·e ex, une figure publique — sans que cela dise quoi que ce soit de ce qu’on souhaite vivre. On peut aimer profondément son·sa partenaire et fantasmer sur une autre personne : les deux coexistent sans se contredire.
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