Regard clinique · Sexologie
Sexualité, culture et transmission : et si on regardait aussi la culture française ?
Nous repérons souvent « la culture » chez les autres, plus rarement chez nous. Ces quelques repères sur le contexte français contemporain n’ont pas pour but de juger, mais de rendre visibles des scripts devenus si familiers qu’on ne les voit plus.
L’essentiel
- La culture française a aussi ses scripts sexuels ; en se pensant neutre, elle les rend invisibles.
- Héritage catholique, permissivité sans transmission, scripts de genre sous le discours d’égalité : les thèmes reviennent en consultation.
- L’injonction à l’épanouissement a remplacé l’interdit : il faut désormais désirer, jouir, s’épanouir.
- La loi du 6 novembre 2025 sur le consentement marque un basculement vers la parole explicite.
- Aucune culture n’est plus saine qu’une autre ; le but est de voir les eaux dans lesquelles on nage.
- Lecture : 10 min.
Avant de poursuivre, un mot sur l’intention. Dans un précédent article, j’évoquais des thèmes rencontrés chez certaines personnes issues de familles maghrébines. Le risque, en s’arrêtant là, serait de laisser croire que la culture ne concernerait que « les autres » — et que le cadre français, lui, serait neutre. Ce serait une erreur. La France a, elle aussi, ses normes, ses non-dits et ses injonctions. Simplement, quand une culture est majoritaire, elle devient invisible : elle se confond avec « le normal ». Cet article essaie d’en nommer quelques traits — non pour les juger, mais pour que chacun·e puisse choisir plutôt que subir.
Une culture qui se pense « libérée » — et un peu neutre
Le récit français dominant présente la sexualité comme une affaire privée, individuelle, émancipée. C’est un héritage précieux. Mais il produit un angle mort : en se pensant neutre et universelle, cette culture ne se perçoit plus comme une culture. On repère alors volontiers « le poids des traditions » chez l’autre — la personne croyante, la personne issue de l’immigration — tout en oubliant que le modèle français est, lui aussi, une transmission située, avec ses propres règles du dicible et de l’indicible.
En consultation, cela demande une vigilance simple : ne pas confondre une norme culturelle avec « la santé sexuelle ». Il n’y a pas une bonne façon d’habiter son désir, contre laquelle mesurer toutes les autres.
L’héritage religieux, plus présent qu’on ne le croit
On imagine volontiers la France entièrement sécularisée. Pourtant, une éducation religieuse — le plus souvent catholique — reste fréquente, et la matrice culturelle catholique imprègne largement les représentations, y compris chez des personnes qui ne se disent ni croyantes ni pratiquantes. Cet héritage transmet parfois des messages tenaces : le corps comme lieu de danger, le plaisir associé à la faute, la valorisation de la pudeur, de la virginité ou de la maîtrise de soi. La laïcité organise l’espace public ; elle n’efface pas ce qui s’est transmis, plus discrètement, dans les familles.
En clinique, cela se traduit parfois par une culpabilité diffuse mais puissante autour de la sexualité : le sentiment de « mal faire », la difficulté à s’autoriser le désir ou le plaisir. Chez certaines personnes, cette culpabilité s’inscrit jusque dans le corps. Le vaginisme — une contraction involontaire qui rend la pénétration douloureuse ou impossible — peut, parmi d’autres facteurs, s’enraciner dans ces messages précoces où la sexualité était associée à l’interdit ou au danger. Il est important de le dire : le vaginisme est multifactoriel, et il n’est jamais « dans la tête ». C’est une réponse de protection du corps — et elle se travaille, souvent avec de bons résultats, en accompagnement.
« On ne m’a jamais rien dit » : une permissivité affichée, peu de transmission
Beaucoup de personnes décrivent un paradoxe. Autour d’elles, un climat très permissif — la sexualité est partout : dans les images, la publicité, les conversations. Mais à la maison, presque rien : « on ne m’a jamais rien dit », « ça ne se parlait pas ». La sexualité était partout et nulle part à la fois — visible dans l’espace public, absente à la table familiale. Ce silence ne laisse pas un vide : il laisse un script implicite faire le travail à la place des parents. Le plus courant, c’est celui du « il faut y être passé·e » — une première fois attendue vers seize ou dix-sept ans, comme un rite de passage à ne pas rater. La pression ne dit plus « ne fais pas », elle dit « fais, comme tout le monde, au bon moment ».
Or cette liberté est souvent conditionnelle : valable tant que tout se passe « normalement ». Dès qu’un événement déborde le script — une grossesse non désirée, une agression, un viol, ou simplement un·e partenaire que la famille n’attendait pas — la responsabilité peut brutalement basculer sur la personne elle-même : « tu l’as bien cherché », « tu aurais dû faire attention ». La permissivité affichée se révèle alors comme une délégation de responsabilité plus que comme un véritable accompagnement. On avait le droit de faire — à condition de ne jamais avoir de problème.
Des scripts de genre toujours là, sous le discours d’égalité
L’égalité entre les femmes et les hommes est une valeur affichée, et c’est heureux. Pourtant, dans l’intimité, d’anciens scripts continuent souvent d’opérer en silence : à qui revient l’initiative, qui est censé·e désirer « spontanément », qui doit « assurer ». Beaucoup de personnes décrivent l’écart entre ce qu’elles croient (l’égalité) et ce qu’elles vivent (une répartition très inégale de la charge du désir, du plaisir et de la parole).
Les grandes enquêtes confirment ce mouvement de fond : les répertoires se diversifient nettement — la masturbation féminine déclarée, par exemple, est passée d’environ 42 % en 1992 à près de 73 % en 2023. Les pratiques changent ; les scripts, eux, résistent plus longtemps.
L’injonction à l’épanouissement
Là où d’autres transmissions posent des interdits (« on n’en parle pas », « ce n’est pas permis »), la culture française contemporaine a plutôt déplacé le tabou : il ne s’agit plus tant de ne pas faire, que de ne pas assez faire, ou pas assez « bien ». La « sexualité épanouie » est devenue une norme — fréquente, performante, créative — au point de générer sa propre honte : celle de ne pas être à la hauteur d’un modèle.
Cette injonction se heurte pourtant aux faits. Les chercheur·ses parlent d’un « paradoxe contemporain » : des pratiques plus variées, mais une activité sexuelle en couple globalement moins intense. Autrement dit, beaucoup de personnes se sentent « anormales » en se comparant à une norme qui ne décrit la réalité de presque personne. Nommer cette injonction, c’est déjà desserrer un peu son étau.
Le grand tournant du consentement
La France vit en ce moment un changement culturel profond autour du consentement — et il est inscrit noir sur blanc. La loi du 6 novembre 2025 a fait entrer, pour la première fois, la notion de consentement dans la définition pénale du viol : un consentement pensé comme libre et éclairé, spécifique, préalable et révocable, qui ne peut jamais se déduire du silence ni de l’absence de réaction. En parallèle, l’éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité (EVARS) est devenue, à la rentrée 2025, un enseignement obligatoire de la maternelle au lycée.
C’est un basculement de script : d’une culture de la séduction implicite, faite de sous-entendus et d’ambiguïté valorisée, vers une culture de la parole explicite. En cabinet, cela se traduit de façons très concrètes — des personnes qui relisent leur histoire à la lumière de ces mots nouveaux, des malentendus entre générations, l’apprentissage (parfois inconfortable) de dire et de demander clairement. Là encore, l’enjeu n’est pas de juger l’ancien modèle, mais de reconnaître qu’on change de grammaire.
Le numérique, nouveau grand transmetteur
Enfin, une part croissante de « l’éducation sexuelle » réelle ne vient plus ni de la famille ni de l’école, mais des écrans : pornographie, applications de rencontre, comparaison permanente. C’est l’une des transformations les plus marquantes du contexte français récent. Elle installe très tôt des attentes — sur les corps, les performances, le déroulé « attendu » d’un rapport — que beaucoup confondent ensuite avec la normalité.
Le double discours de la protection
Un mot d’abord pour lever un malentendu : les violences sexuelles faites aux enfants, l’inceste compris, ne sont en aucun cas une spécificité française. Elles existent dans toutes les sociétés, sous toutes les latitudes. Ce qui mérite en revanche d’être regardé de près ici, c’est un double discours : une société qui s’affiche à la fois protectrice de l’enfance et libérée, et des mécanismes — familiaux comme judiciaires — qui, dans les faits, protègent beaucoup moins qu’ils ne le proclament.
Côté famille, la protection affichée se retourne souvent en couverture. Le silence y est fréquemment organisé — pour « préserver la famille », protéger un proche, éviter le scandale. Ces violences sont d’ailleurs le plus souvent intrafamiliales et restent largement invisibles : selon les travaux de la CIIVISE, environ 160 000 enfants sont concernés chaque année, par des faits souvent incestueux, répétés, sur des enfants très jeunes ; et l’enquête GENESE, menée en 2021 par le service statistique du ministère de l’Intérieur (SSMSI), estimait à environ 8 % seulement la part des violences sexuelles intrafamiliales subies avant quinze ans ayant été signalées aux forces de l’ordre. L’enfant apprend alors que sa parole « casserait » quelque chose — et qu’il vaut mieux se taire.
Côté institutions, la promesse de protection se heurte au délai et à la déperdition des affaires. D’après le ministère de la Justice, plus de six personnes sur dix mises en cause pour viol ou agression sexuelle sur mineur ne sont pas poursuivables — le plus souvent parce que l’infraction est jugée « insuffisamment caractérisée ». Et le temps judiciaire est très long : en moyenne 7,3 ans s’écoulent entre les faits et le jugement pour un viol sur mineur, 4,9 ans pour une agression sexuelle. Le mouvement #MeTooInceste, lancé en 2021, a commencé à fissurer ce silence — mais l’écart entre le discours protecteur et le réel demeure immense.
C’est précisément ce double discours qui laisse une trace particulière : on a promis à l’enfant qu’il serait protégé, et il ne l’a été ni par les siens, ni par les institutions. En consultation, une grande partie du travail consiste à redonner à cette parole la place qui lui avait été refusée : ce n’était pas votre faute, et ce que vous avez vécu porte un nom. En parler, même longtemps après, reste possible — et utile.
Besoin d’aide ? Si un enfant est en danger aujourd’hui, le 119 (Allô Enfance en Danger) est joignable 24h/24, gratuitement et de façon anonyme. Pour un accompagnement en tant que victime, à tout âge, le 116 006 (France Victimes) oriente et soutient.
Voir les eaux dans lesquelles on nage
Certains de ces héritages sont anodins ; d’autres laissent des traces profondes. Le but, ici, n’est pas de désigner une culture plus saine qu’une autre, mais de rendre visible ce qui, à force d’être familier, ne se voit plus. Quelles que soient vos origines, vous portez plusieurs transmissions à la fois — et la culture française contemporaine en fait partie, même quand elle se présente comme allant de soi.
Ce texte prolonge un article compagnon : Sexualité, culture et transmission chez les personnes issues de familles maghrébines. Les deux se lisent ensemble.
Si vous avez envie de démêler ce qui, dans votre rapport au désir, relève de vous et ce qui relève d’un script hérité, on peut en parler dans un cadre confidentiel et sans jugement.