Regard clinique · Sexologie
Hshouma : sexualité, héritage et silences dans les familles maghrébines
Ces thèmes n’ont pas pour objectif de généraliser. Ils visent à rendre visibles certaines expériences, afin que celles et ceux qui les vivent se sentent moins seul·es.
L’essentiel
- La hshouma désigne les sujets qu’on n’aborde pas en famille, à commencer par le corps et la sexualité.
- Ces thèmes reviennent en consultation sans être propres ni exclusifs aux personnes maghrébines ; l’objectif est de rendre visible, jamais de généraliser.
- Interdits présents mais peu expliqués, charge symbolique de la première pénétration, corps qui a appris à craindre.
- Virilité vécue comme responsabilité chez certains hommes ; visibilité et loyautés familiales pour les personnes LGBTQIA+.
- Une sexualité épanouissante n’exige pas de rejeter son héritage : elle demande une manière personnelle de l’habiter.
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Avant de poursuivre, un mot sur l’intention de cet article. La hshouma — la « honte » en darija — désigne l’ensemble des sujets qu’on n’aborde pas en famille, à commencer par le corps et la sexualité. Les thèmes que j’évoque ici ne sont ni propres ni exclusifs aux personnes maghrébines : je les aborde parce qu’ils reviennent régulièrement dans ma pratique, aussi bien auprès de personnes d’origine maghrébine que je reçois en France qu’auprès de personnes vivant au Maroc. Mon objectif n’est pas de généraliser ni de réduire des millions de personnes à quelques caractéristiques, mais de rendre visibles certaines expériences, afin que celles et ceux qui les vivent se sentent moins seul·es et trouvent des mots pour en parler.
Une sexualité souvent peu discutée mais fortement encadrée
Certaines personnes décrivent avoir grandi avec de nombreux interdits concernant la sexualité. Ces règles peuvent être très présentes tout en étant peu expliquées. La sexualité devient alors un sujet à la fois important, chargé émotionnellement et difficile à aborder.
Lorsque la première pénétration porte beaucoup d’attentes
Pour certaines personnes, la pénétration représente davantage qu’un acte sexuel. Elle peut symboliser l’entrée dans la sexualité adulte, la validation du couple, la fin d’une longue attente, ou l’accomplissement d’un projet amoureux. Cette charge symbolique peut parfois générer davantage d’anxiété que de plaisir.
Lorsque le corps apprend à avoir peur
Certaines femmes ayant grandi dans des environnements où la sexualité était principalement associée au danger, à la faute ou à la honte rapportent parfois des difficultés à vivre sereinement leur sexualité. Le corps ne répond alors pas nécessairement à un manque de désir. Il peut répondre à une accumulation de peur et de vigilance. La question n’est pas toujours : « Pourquoi mon corps fait-il cela ? » Mais parfois : « Qu’a-t-il appris à craindre ? »
La virilité comme responsabilité
Chez certains hommes, une forte pression existe autour de la capacité à avoir du désir, prendre l’initiative, obtenir une érection ou démontrer leur masculinité. Lorsque des difficultés apparaissent, elles peuvent être vécues comme une atteinte profonde à l’identité. Parfois, la souffrance liée à la honte dépasse largement la difficulté sexuelle elle-même.
Orientation sexuelle, visibilité et loyautés familiales
Certaines personnes LGBTQIA+ décrivent une situation particulière. Elles ont parfois le sentiment que leur entourage sait ou devine leur orientation sexuelle, mais que cette réalité ne doit pas être explicitement nommée. Ce n’est pas toujours uniquement l’orientation sexuelle qui semble poser problème — c’est parfois sa visibilité. Cette tension peut générer un conflit douloureux entre authenticité, appartenance, sécurité et loyauté familiale.
Les violences sexuelles existent dans toutes les familles
Aucune culture, aucune religion, aucun milieu social n’est totalement à l’abri des violences sexuelles. La difficulté n’est souvent pas seulement ce qui a été vécu. Elle est aussi liée à la difficulté de le dire. Contrairement à une idée répandue, il n’est pas toujours indispensable de raconter en détail un événement douloureux pour commencer à aller mieux. L’objectif n’est pas de forcer une personne à dire ce qu’elle ne peut pas encore dire. L’objectif est de lui permettre de retrouver progressivement davantage de sécurité et de liberté.
Entre héritage familial et choix personnels
L’une des questions les plus fréquentes en consultation est souvent : « Qu’est-ce que je souhaite conserver de ce que l’on m’a transmis, et qu’est-ce que je souhaite faire évoluer ? » Mon travail n’est pas de dire quelles valeurs sont bonnes ou mauvaises. Il consiste plutôt à aider chaque personne à comprendre ce qu’elle a reçu, ce qu’elle a intégré, ce qui lui convient, ce qui la fait souffrir, ce qu’elle souhaite construire aujourd’hui. Car une sexualité épanouissante n’implique pas nécessairement de rejeter son héritage culturel. Elle implique souvent de trouver une manière personnelle, cohérente et consciente de l’habiter.
Pour aller plus loin
Quatre regards complémentaires, de l’enquête sociologique à la bande dessinée. Ouvrages sans DOI — à consulter en librairie ou bibliothèque.
- Naamane-Guessous, S. (1987). Au-delà de toute pudeur : la sexualité féminine au Maroc. Eddif. L’enquête sociologique pionnière sur la sexualité des femmes marocaines.
- Slimani, L. (2017). Sexe et mensonges : la vie sexuelle au Maroc. Les Arènes. Recueil de témoignages recueillis par l’autrice auprès de femmes marocaines.
- Cheikh, M. (2020). Les filles qui sortent : jeunesse, sexualité et prostitution au Maroc. Éditions de l’Université de Bruxelles. Ethnographie au long cours sur la jeunesse féminine des classes populaires et les normes de respectabilité.
- Fasiki, Z. (2019). Hshouma : corps et sexualité au Maroc. Massot Éditions. Bande dessinée mi-artistique mi-éducative qui aborde de front les tabous du corps, du genre et de la sexualité.
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