Non. Aucune règle biologique, psychologique ou relationnelle n’impose la sexualité comme condition d’un couple. Le critère qui compte est ailleurs : les deux personnes sont-elles stables et satisfaites de leur équilibre ?
De nombreux couples vivent sans sexualité, ou avec très peu, pendant tout ou partie de leur histoire. Certains vont très bien. D’autres souffrent. Cet article aide à distinguer les deux situations.
La sexualité ne se limite pas à la pénétration
La sexualité comprend les caresses, la masturbation mutuelle, le sexe oral, l’érotisme sous toutes ses formes. La pénétration vaginale n’en est qu’une pratique parmi d’autres. Dans tout l’article, le mot sexualité s’entend dans ce sens large.
La fréquence n’est pas un critère clinique
Il n’existe pas de seuil en dessous duquel un couple serait « dysfonctionnel ». Les études de population montrent une dispersion énorme des fréquences sexuelles, à tout âge et à toute durée de relation. La moyenne statistique décrit une population. Elle ne prescrit rien à un couple en particulier.
En consultation, le motif le plus fréquent n’est d’ailleurs pas « trop peu de sexe » dans l’absolu. C’est l’écart de désir entre les deux partenaires, et la souffrance qu’il génère.
Des couples sans sexualité, ou presque : les situations courantes
Voici les configurations que je rencontre le plus souvent au cabinet. Aucune n’est une anomalie en soi.
L’asexualité. C’est une orientation, pas un trouble. Une personne asexuelle peut aimer profondément, désirer la tendresse, construire un couple durable. Certain·es choisissent une sexualité occasionnelle, d’autres non. Le couple se négocie autour de cette réalité.
Une absence de désir, passagère ou durable. Avec ou sans envie que le désir revienne. Cette distinction est centrale. Ne plus avoir de désir et en souffrir appelle un accompagnement. Ne plus avoir de désir et être en paix avec cela n’appelle rien du tout.
La parentalité. Devenir parents modifie le lien. Le changement de rôle et la focalisation transitoire sur l’enfant s’ajoutent à la fatigue et réduisent l’espace disponible pour le couple. Le ou la partenaire devient aussi le père ou la mère de l’enfant, et cette nouvelle identité peut brouiller le regard érotique. Certaines personnes ne parviennent plus à désirer le parent de leur enfant, de façon transitoire ou durable. Ce phénomène est fréquent, rarement dit, et il se travaille très bien en consultation.
Le post-partum. Bouleversement hormonal, cicatrisation, allaitement, sommeil fragmenté, corps transformé. On peut donner des repères sans imposer de calendrier. La cicatrisation du corps demande en général quelques mois. Le retour du désir et de l’énergie sexuelle peut prendre bien plus longtemps, parfois quelques années, notamment en cas d’allaitement, qui maintient un climat hormonal peu favorable au désir. Ces délais sont normaux. Le rythme final reste celui du couple.
Une dysfonction sexuelle chez l’un·e ou l’autre. Trouble de l’érection, douleurs génito-pelviennes, éjaculation prématurée, difficultés d’orgasme. En clinique, j’observe que certains couples se détournent globalement de la sexualité, même quand une partie des pratiques reste possible. D’autres suspendent la sexualité le temps de traiter la difficulté. D’autres encore inventent leur propre façon de faire et élargissent leur répertoire pour contourner le symptôme.
Une dépression ou une autre maladie psychique. Dans la dépression, la perte de désir fait partie du tableau clinique, et certains traitements antidépresseurs l’accentuent. D’autres troubles psychiques (trouble bipolaire, troubles anxieux, psychoses, troubles des conduites alimentaires) et leurs traitements modifient aussi le désir, l’excitation ou le rapport au corps. La sexualité revient souvent avec la stabilisation, à son rythme.
Un trauma ou une histoire de vie. Les violences sexuelles, mais aussi d’autres événements traumatiques, peuvent conduire à une mise à distance de la sexualité, parfois longtemps après les faits. Le corps garde la trace de ce que la mémoire ne raconte pas toujours (Sexualité et trauma : ce que le corps a retenu). L’arrêt de la sexualité est alors une protection, et il se respecte. Un accompagnement spécialisé permet, si la personne le souhaite, de retrouver une sexualité choisie, à son rythme.
Une maladie grave. Cancer, maladie neurologique, insuffisance d’organe. La maladie peut légitimement conduire à un arrêt de la sexualité, par épuisement, par douleur ou par peur de faire mal, par exemple. Mais certains couples maintiennent une vie intime, parfois différente, y compris en soins palliatifs. Rien n’est interdit par principe. C’est une affaire de possible et d’envie, au cas par cas.
Le vieillissement. Le désir baisse chez certaines personnes avec l’âge. Il se maintient très bien chez d’autres, parfois jusqu’à un âge avancé. Là encore, la variabilité individuelle domine toute règle générale.
L’autisme et les neurodivergences. Les particularités sensorielles modifient le rapport au toucher, aux odeurs, à la proximité des corps. Pour certaines personnes, la sexualité demande des conditions précises pour être possible. Pour d’autres, elle n’a simplement pas d’attrait. Cela ne concerne pas tout le monde. Il existe aussi des personnes neurodivergentes pleinement sexuelles, voire hypersexuelles. Toutes ces positions sont légitimes.
Une incompatibilité des désirs. Fétichisme non partagé, orientation qui diverge, pratiques que l’un·e souhaite et que l’autre refuse. Le couple peut choisir de renoncer à la sexualité commune plutôt qu’à la relation.
Un couple organisé autour d’autres liens. La sexualité n’est qu’un pilier possible parmi d’autres. Un couple peut reposer sur la complicité, l’attachement, le soutien inconditionnel, la parentalité partagée, la cohabitation, le mariage civil ou religieux, un engagement spirituel, un projet commun ou des intérêts financiers communs. La sexualité y occupe alors une place mineure ou nulle. Certains choisissent de l’externaliser, par un accord de non-exclusivité clair et consenti. Le Relationship Anarchy Smörgåsbord est un bon support pour cartographier ensemble les piliers qui composent votre relation. Ces configurations fonctionnent quand elles sont parlées, et pas subies.
Et si on veut des enfants ?
L’absence de sexualité pénétrative n’interdit pas la procréation. Trois chemins existent.
- Reprendre des rapports dans un but procréatif. Cette voie suppose que le couple réunisse les deux gamètes nécessaires, avec une fertilité préservée. Pour certains couples, la motivation d’avoir un enfant suffit à réinvestir une sexualité ciblée, limitée dans le temps et dans son objectif. C’est un choix valable quand il est consenti par les deux, sans se forcer.
- L’auto-insémination à domicile. Même condition, avec cette fois aucun rapport pénétratif. Le couple recueille la semence et l’introduit dans le vagin à l’aide d’une seringue sans aiguille, au moment de l’ovulation. La méthode est simple et gratuite. Un avis médical en amont reste utile pour vérifier la fertilité des deux partenaires et repérer la période d’ovulation.
- S’appuyer sur la médecine de la reproduction. Les techniques de PMA permettent de concevoir en cadre médical, y compris quand le couple ne réunit pas les deux gamètes ou en cas d’infertilité. En première intention, l’insémination utilise les gamètes du couple ou d’un donneur, la semence étant introduite par l’équipe médicale à l’aide d’une pipette. D’autres techniques existent si nécessaire, en concertation avec une équipe de fertilité.
Le projet d’enfant se dissocie donc de la vie sexuelle du couple. L’un peut exister sans l’autre.
Le seul critère qui compte
Si les deux personnes sont stables et satisfaites, il n’y a aucun problème à traiter. Le couple sans sexualité est alors un choix de vie, pas un symptôme. Personne, ni l’entourage, ni les normes sociales, ni un·e thérapeute, n’a à décréter le contraire.
Le signal d’alerte est la souffrance. Tristesse, sentiment de solitude dans le couple, frustration, chez l’un·e ou chez les deux. Quand un écart s’installe entre ce que chacun·e vit et ce que chacun·e voudrait vivre, la situation mérite d’être travaillée.
Ce que permet une thérapie
Deux directions sont possibles, et les deux sont des réussites.
- Retrouver le désir. Comprendre ce qui l’a éteint, agir sur les freins (fatigue, charge mentale, douleur, routine, conflits non réglés) et recréer les conditions dans lesquelles il peut émerger. Le désir répond rarement à la volonté. Il répond à un contexte, façonné notamment par les sept systèmes émotionnels.
- Construire un nouvel équilibre. Redéfinir ensemble la place de la sexualité, de la tendresse, du toucher. C’est un travail typique de thérapie de couple, appuyé sur des outils de dialogue structuré comme la CNV ou l’approche Imago. Parfois négocier des accords explicites. L’objectif est que les deux personnes se retrouvent dans la relation telle qu’elle est, sans ressentiment.
La question n’a donc pas de réponse universelle. Un couple doit avoir l’équilibre qui convient aux deux personnes qui le composent. Quand cet équilibre existe, tout va bien. Quand il manque, il se construit, et c’est précisément le travail d’une consultation de sexologie.