Regard clinique · Sexologie
Pegging (ou chevillage) : ce qui dérange n’est pas la pratique
Psychosexologue clinicienne | Approche internationale
L’essentiel
- Le pegging désigne la pénétration d’un homme par sa partenaire avec un gode-ceinture.
- Une pratique n’est ni une orientation ni une identité : désirer être pénétré ne dit rien du genre désiré.
- Ce qui dérange tient au script culturel actif/passif, pas à l’anatomie.
- L’inversion des rôles a une valeur d’expérience : chacun·e découvre ce que vit l’autre.
- L’exploration se prépare par la parole ; en consultation, on travaille les représentations, la honte et la communication.
- Lecture : 6 min.

Le pegging — ou « chevillage » en français — désigne la pénétration d’un homme par sa partenaire à l’aide d’un gode-ceinture. Peu de pratiques suscitent autant de gêne, et cette gêne ne vient presque jamais du corps : elle tient au renversement de la scène — un homme qui reçoit, une femme qui pénètre —, dans un scénario que l’on croyait naturel.
Une pratique n’est ni une orientation, ni une identité
Le premier nœud à défaire est aussi le plus tenace : confondre ce que l’on fait avec ce que l’on est. Désirer être pénétré ne dit rien de l’orientation — du genre des personnes que l’on désire — ni de l’identité de genre. Ce sont trois plans distincts. Un homme hétérosexuel peut avoir envie d’explorer cette sensation sans que cela ne déplace quoi que ce soit de son orientation. La prostate est un organe traversé de terminaisons sensibles ; ce n’est pas un marqueur d’identité.
Le tabou est dans le scénario, pas dans l’anatomie
Ce qui dérange relève d’un script culturel très ancien : l’homme pénètre, il est « actif » ; la femme est pénétrée, elle est « passive ». Ce partage n’a rien d’une vérité du corps — c’est une grammaire sociale, apprise, qui assigne une valeur à chaque position. Le mot « passif » lui-même est trompeur : recevoir n’est pas subir. C’est une posture active du désir, qui demande de la confiance et du lâcher-prise. Ce qui est perçu comme une perte de virilité est une construction, pas une donnée anatomique : s’abandonner ne retire rien à personne.
Pour certaines personnes, ce renversement devient un terrain de jeu choisi ; pour d’autres, il reste un fantasme que l’on n’ose pas nommer. Dans les deux cas, l’obstacle n’est pas le geste — c’est la peur de ce qu’il signifierait.
Changer de place, comprendre l’autre
Au-delà du tabou, l’inversion des rôles a une valeur d’expérience. La personne qui a l’habitude de pénétrer découvre, en recevant, un versant qu’elle ne connaissait que de l’extérieur : la question des limites, la frontière parfois ténue entre plaisir et douleur, la nécessité qu’on respecte son rythme. Recevoir s’apprend de l’intérieur — le lâcher-prise, l’abandon, la confiance qu’il suppose. Jouer avec des rôles que l’on croyait fixes, c’est aussi découvrir qu’ils n’étaient qu’un costume.
Le déplacement fonctionne dans les deux sens. La personne qui pénètre habituellement prend souvent conscience, en passant de l’autre côté, de ce que cette position demandait : une fatigue réelle, une pression à « assurer », une technicité qu’on remarque rarement quand elle va de soi. Cette compréhension mutuelle a un fort potentiel de rapprochement : on cesse de présumer ce que vit l’autre, on le sait. Et certains partenaires apprécient simplement de partager une expérience qui leur appartient — un territoire commun, parfois un secret, qui resserre la complicité.
En parler, avant de faire
Comme toute exploration à deux, celle-ci se prépare par la parole, pas par la performance. Pouvoir dire une curiosité sans craindre le jugement de l’autre, poser un cadre, convenir d’un moyen d’interrompre à tout moment : voilà ce qui rend une pratique sûre et désirable. Le consentement n’est pas une formalité de début ; c’est une conversation qui se poursuit pendant. Le pegging n’a d’intérêt que choisi, jamais concédé.
Ce qu’on travaille en consultation
En consultation, on ne montre aucun geste et on ne pratique rien. Le travail porte sur ce qui bloque réellement : les représentations de genre, la honte, la peur du regard de l’autre. Séparer une pratique d’une identité, nommer une peur pour ce qu’elle est, comprendre son propre désir sans s’y sentir contraint·e — c’est souvent là que quelque chose se dénoue. Plus exigeant qu’une réponse toute faite, et c’est pour cela que ça fonctionne. Le pegging n’est qu’une porte parmi d’autres du désir d’exploration.
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