Mey Mekouar · Psycho-sexologue
Bisexualité : ni une phase, ni une indécision
Ce que l’effacement de la bisexualité fait vivre — et pourquoi le nommer change déjà quelque chose. Approche clinique · Paris 14e & en ligne.
« Au fond, tu finiras bien par choisir. » Les personnes bisexuelles entendent cette phrase, ou l’une de ses variantes, depuis l’adolescence. La bisexualité serait une phase, une indécision, une curiosité passagère — rarement une orientation à part entière.
Le plus déroutant, c’est qu’elle s’efface au moment même où on la vit. En couple avec une personne d’un autre genre, on vous perçoit hétéro ; avec une personne du même genre, homo. Dans les deux cas, une part de vous sort du champ — parfois jusque dans les espaces LGBT+, où la bisexualité est encore regardée avec méfiance.
Un effacement qui porte un nom
Ce phénomène s’appelle l’invisibilisation bisexuelle (ou bi-erasure) : la tendance à nier, minimiser ou requalifier la bisexualité en autre chose. Elle n’est pas qu’une gêne sociale passagère. La recherche la décrit comme une forme de stress minoritaire — une pression chronique, faite de remises en cause répétées, qui finit par peser sur la santé psychique.
Ce que disent les chiffres — et ce qu’ils corrigent
En France, l’enquête Virage de l’INED (2015) recense 0,9 % des femmes et 0,6 % des hommes se déclarant bisexuel·les — des chiffres probablement sous-estimés, justement parce qu’une partie n’ose pas se nommer. Et les préjugés résistent : selon une enquête de SOS homophobie, plus d’une personne sur dix associe encore la bisexualité à l’infidélité ou à l’indécision.
Or l’erreur de départ est presque mathématique. Une personne bisexuelle n’est pas « moitié hétéro, moitié homo » : elle est entièrement bisexuelle. Son orientation ne se déduit pas du genre de son ou sa partenaire du moment, et elle ne s’annule pas lorsqu’elle est en couple. Confondre l’orientation (ce que l’on est) avec le comportement visible (ce que l’on vit à un instant donné) est précisément ce qui rend la bisexualité « invisible ».
Cette invisibilité a un coût mesurable. Les méta-analyses retrouvent chez les personnes bisexuelles des taux de dépression et d’anxiété plus élevés — parfois davantage que chez les personnes gays ou lesbiennes. Non parce que la bisexualité serait fragile en soi, mais à cause de ce que certain·es nomment le « double placard » : ni tout à fait reconnu·e par le monde hétérosexuel, ni pleinement accueilli·e dans le monde homosexuel. Autrement dit, ce qui fragilise n’est pas l’orientation — c’est l’environnement qui la nie.
Et la pansexualité ?
Le terme pansexualité est plus récent. Il décrit l’attirance pour toutes les personnes quel que soit leur genre, ou indépendamment du genre — une expérience qui n’est pas nécessairement différente de celle de beaucoup de personnes bisexuelles. Les deux labels sont absolument légitimes : ce sont avant tout des mots pour se dire, pas des catégories à hiérarchiser. « Pan » est un peu plus employé par les personnes jeunes ou militantes, « bi » reste le plus répandu — chacun·e choisit le mot dans lequel elle se reconnaît.
Bi, biromantique : de quoi parle-t-on ?
L’attirance n’est pas toujours d’un seul tenant. Sa polyvalence peut concerner la sexualité, les relations affectives, ou les deux. On distingue ainsi l’attirance sexuelle de l’attirance romantique : on peut être bisexuel·le et homoromantique, ou biromantique et homosexuel·le. Ces nuances ne compliquent pas pour le plaisir de compliquer — elles permettent de nommer plus justement ce que l’on ressent, surtout quand le désir et le sentiment ne pointent pas vers les mêmes personnes.
Et non, il n’est pas nécessaire d’avoir couché avec des personnes de plusieurs genres pour se reconnaître bi. Tout comme on peut être hétérosexuel·le en étant chaste ou célibataire, on peut être bisexuel·le sans avoir expérimenté l’ensemble des genres et des relations possibles. L’orientation précède l’expérience : elle ne se valide pas à un compteur.
Et dans le couple ?
Une question revient souvent : « Si je suis avec une personne d’un genre, est-ce que je renonce à l’autre part de moi ? » Non. S’engager, choisir la fidélité ou l’exclusivité sont des décisions relationnelles — elles n’effacent pas l’orientation, qui reste ce qu’elle est quel que soit le genre du ou de la partenaire. Une personne bisexuelle en couple n’est pas « devenue » hétéro ou homo : elle a simplement fait un choix de relation.
Une image aide parfois à le saisir : on peut être attiré·e à la fois par les personnes blondes et par les personnes brunes. Épouser quelqu’un de blond ne change pas ce goût — et ne remet pas davantage en cause l’engagement pris. Tout choix de relation est d’abord un choix : il engage, sans rien prouver ni effacer de qui l’on est.
Confondre les deux nourrit deux malentendus fréquents : du côté de la personne bisexuelle, le sentiment de devoir se rétrécir pour rassurer ; du côté du ou de la partenaire, la crainte — souvent alimentée par le mythe de l’infidélité — d’être « forcément » quitté·e un jour pour ce qui manquerait. Distinguer clairement l’orientation (ce que l’on est) des accords du couple (ce que l’on décide ensemble) désamorce une grande part de ces tensions — et rend l’intimité plus sûre pour les deux.
En consultation
Mon rôle n’est pas de « confirmer » ni de « corriger » une orientation : il n’y a rien à réparer. C’est d’aider à démêler ce qui appartient à la personne de ce que le regard des autres a déposé en elle — le doute installé de l’extérieur, la honte intériorisée, la fatigue de devoir sans cesse se justifier, ou les tensions que l’invisibilité crée au sein du couple. Ce travail rejoint une conviction plus large, que je développe dans la philosophie sex-positive : comprendre plutôt que normer.
Nommer précisément ce qui pèse — et le distinguer de ce que l’on est — suffit déjà, souvent, à desserrer l’étau. C’est plus exigeant qu’un slogan rassurant, et c’est pour cela que ça tient dans le temps.
Quand consulter ?
Quand le regard des autres a fini par s’installer en doute, quand la honte ou l’épuisement à se justifier pèsent, ou quand l’invisibilité crée de la distance dans le couple — en parler peut aider à y voir clair, sans jugement et à votre rythme. La bisexualité n’a pas à être prouvée pour être légitime.
Ce que vous venez de lire résonne ?
Séances individuelles ou de couple, à Paris 14e ou en ligne. Vous préférez écrire d’abord ? meymekouar@gmail.com — je réponds personnellement.